Noel K. Tshiani: La dépréciation du Franc Congolais et l’impact sur le niveau de vie de la population

Interview du Dr. Noel K. Tshiani avec Eric Ambago de Top CONGO 

Eric Ambago: Vous êtes Candidat déclaré à la présidentielle en RDC et en même temps l’un des concepteurs du Franc congolais.

-La dépréciation du Franc Congolais est elle due au recours à la planche à billet?

Vous savez que la depreciation du Franc Congolais n’est pas un phénomène nouveau. Comme le démontre le graphe ci bas, au lancement du Franc Congolais en Juin 1998, un Franc congolais achetait 72 cents d’un dollar Américain contre zéro aujourd’hui. Cette dépréciation vertigineuse de la monnaie nationale s’explique par plusieurs raisons parmi lesquelles la mauvaise gouvernance du pays et de la banque centrale, le manque de politique économique et monétaire crédible, le niveau très faible de production nationale, le manque de diversification économique qui fait dépendre la survie de tout le pays sur les exportations de deux matières premières ( le cuivre et le cobalt) alors que le pays dispose de 1.100 minerais et métaux précieux différents et d’autres ressources naturelles qui pouvaient permettre une très grande diversification des risques et de l’économie nationale; la corruption endémique qui fait que 85 pour cent de revenus des ressources  naturelles n’entrent pas dans les caisses de l’Etat, mais plutôt dans les poches des individus; le non respect par la Banque Centrale des règles d’orthodoxie financière et de ses propres statuts qui lui interdisent pourtant le recours à la planche à billet pour financer le déficit budgétaire; le manque d’indépendance de la Banque Centrale qui la met à la merci de la Présidence de la République et du Gouvernement et l’oblige à dépenser l’argent qu’elle n’a pas. Le recours à la planche à billet n’est qu’une petite portion des causes de la dépréciation monétaire qui montre aux yeux du monde entier l’échec de la politique economique, monétaire et sociale du gouvernement et de la banque centrale. Le mal est donc très profond.

-Le rappatriement des devises par les societés minières est ce une solution ?

Je sais que le gouverneur de la banque centrale a récemment indiqué que la Rdc connaît un manque à gagner estimé à $1,6 milliards de recettes non rapatriées par les societés minières. Le rapatriement de ces recettes permettrait sans aucun doute au pays de disposer d’un matelas de devises pour faire face aux besoins d’importation et aussi d’intervenir sur le marché de change pour soutenir la monnaie nationale. Toutefois le gouverneur de la Banque Centrale oublie que l’exemple vient d’en haut car les politiciens et leurs familles politiques et biologiques cachent leur argent dans des comptes offshores au Panama et dans d’autres paradis fiscaux  pour les mêmes raisons évoquées par les entreprises minières pour violer la réglementation en vigueur. Ces raisons s’expliquent par l’instabilité et les incertitudes politiques, la mauvaise gouvernance au niveau national, l’absence d’Etat de droit et la corruption généralisée au niveau du pays. Á mon avis, le rapatriement des recettes minières aiderait le pays et enlèverait la pression sur le taux de change, mais ne serait la solution permanente au problème que si  l’on creuse l’abcès pour soigner réellement de façon durable le mal profond qui ronge le pays. Ce mal profond, c’est la situation politique et la mauvaise gouvernance qui ont élevé le risque pays au delà du raisonnable. C’est ce mal profond qui bloque le rapatriement des devises de la part d’un secteur privé averti et rationnel.

Lorsque 85% des revenus des ressources naturelles n’entrent pas dans les caisses de l’Etat, c’est cette mauvaise gouvernance qui s’ajoute à la baisse des cours des matières premières et à la détention à l’extérieur des recettes par les compagnies minières qui  créent la rareté des devises étrangères dans le pays. Cette rareté des devises étrangères occasionne une demande forte pour le dollar au détriment de la monnaie nationale dans une économie déjà dollarisée à 95 pour cent. Le fonctionnement de la justice, le mauvais environnement des affaires, le climat politique délétère, l’insécurité généralisée dans le pays, le manque de lisibilité politique et de vision de développement du pays sont aussi des facteurs qui gênent la reprise économique et  pèsent plus sur le taux de change que la simple baisse des cours de quelques matières premières. En restant silencieux sur la corruption endémique qui mine les finances publiques et l’économie du pays, il y a lieu de se demander si les autorités politiques et monétaires sont conscientes de la gravité de la situation et si elles sont prêtes à prendre des mesures idoines pour la redresser au delà des intérêts égoïstes privés et ce, dans l’intérêt supérieur de la Nation et de la population congolaise.

-Que faire concrètement pour que d’ici Août, le Franc reprenne sa Valeur.

La valeur d’une monnaie s’apprécie dans la durée et non du jour au lendemain par une baguette magique. La Banque Centrale peut intervenir sur le marche de change en vendant des dollars aux banques commerciales pour provoquer l’appréciation artificielle du Franc Congolais pendant quelques temps. Mais tant que les éléments qui ont justifié le manque de confiance dans la monnaie nationale et donc sa dépréciation persistent, le Franc congolais continuera à perdre de sa valeur contre le dollar Américain. Les réformes cosmétiques ne vont pas résoudre des problèmes structurels. La monnaie nationale n’aime pas d’instabilité politique et d’insécurité. Sans démagogie, avec les incertitudes politiques dues à la non convocation de l’électorat pour les élections Présidentielles et législatives, je n’anticipe pas une reprise économique sérieuse pouvant justifier une quelconque appréciation du Franc congolais. Si la crise politique actuelle persiste, notre monnaie nationale continuera à se déprécier et le taux de change du dollar Américain contre le Franc congolais se dirigera progressivement vers la barre fatidique de 2000 Francs, avec les conséquences prévisibles sur la réduction du pouvoir d’achat de la population dans la mesure où les salaires des fonctionnaires de l’Etat sont payés en monnaie nationale et ne sont pas indexés directement au dollar pendant que les prix des biens importés sont directement liés au taux de change. C’est ici l’occasion de faire appel à la conscience des autorités politiques dont les comportements et décisions ne permettent pas de résoudre la crise politique actuelle qui constitue le préalable numero Un à la stabilisation économique et monétaire, à la stabilisation du taux de change et donc à toute amélioration du pouvoir d’achat de la population.

-Pourquoi le FMI pose des conditions pour appuyer la RDC.

Je ne parle pas ici au nom du FMI ou de la Banque mondiale, mais je pense que Tout bailleur de fonds responsable ne jette pas son argent dans la poubelle s’il n’est pas convaincu de réaliser les objectifs poursuivis par le programme ou l’assistance en faveur du pays emprunteur. Dans les conditions actuelles de la RDC, le problème principal est celui de gouvernance politique et économique qui doit être le préalable à toute assistance financière des bailleurs de fonds. Sans cela, on gaspille le temps, les  energies et les ressources dans un pays où 85 pour-cent des revenus des ressources naturelles s’évadent dans les poches des privés au lieu d’entrer dans le budget national. Si on améliore la gouvernance politique et économique du pays, la RDC n’a même pas besoin de quémander l’assistance financière des bailleurs de fonds. En tant que Congolais, faisons d’abord le nettoyage de notre maison (la RDC) avant de solliciter l’assistance des autres de façon crédible.

Que faut il faire pour ramener la stabilité politique en la RDC?

Pour ramener la stabilité politique en la RDC, il nous faut revenir a la constitution et à l’accord de la Saint Sylvestre, et organiser les élections prévues dans les délais. Les tripatouillages des textes ne nous mèneront nulle part.

Un mot de la fin?

La Republique Démocratique du Congo est un grand pays fort de 87 millions d’habitants et disposant des ressources naturelles immenses. Nous avons tous les ingrédients pour nous développer, pour créer des emplois pour tous nos concitoyens  et vivre mieux. Nous avons la terre, la forêt, la faune, la flore, l’eau, les minerais, le soleil, une population nombreuse et les cerveaux. Nous sommes capables d’avoir une économie vibrante et une monnaie stable si nous travaillons ensemble, en ordre et dur dans le cadre d’une Vision de développement bien articulée. Travailler en ordre veut dire que les conditions de paix, de Sécurité et de stabilité politique précédent les réformes économiques et monétaires profondes dont le pays a grandement besoin pour se mettre sur la voie du développement. N’inversons pas les choses au risque de perdre inutilement le temps, les énergies et les ressources sans atteindre l’objectif de développer le pays et d’améliorer le pouvoir d’achat de nos populations. Si nous prenons conscience du retard de développement que nous avons accumulé et nous résolvons nos problèmes politiques de façon responsable, nous allons réussir le défis du développement économique et social afin de créer des opportunités pour tous nos concitoyens, jeunes et vieux, hommes et femmes, citadins et ruraux. Je suis convaincu que nous pouvons réussir en travaillant sur, avec courage, persévérante et abnegation car l’impossible n’est pas congolais.

Je vous remercie de l’opportunité de m’adresser aux auditeurs de Top Congo que je salue.

Source: Top Congo

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